Architeuthis Rex

Stilbon Is Dead

Label(s) : Midira Records
Sortie : 20 mai 2016

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De plus en plus hanté, Architeuthis Rex, et de plus en plus incantatoire. Le désormais trio – Francesco Gregoretti a rejoint Antonio Gallucci et Francesca Marongiu – est certes toujours arc-bouté sur ses claviers vaporeux, ses guitares sales et son chant fantomatique mais la batterie féline (au toucher très jazz) apporte une ossature inédite. Une colonne vertébrale identifiable apporte du liant à l’éther sans en diluer le fort pouvoir hypnotique. On est dans l’exacte lignée d’Eleusis mais l’humeur est cette fois-ci strictement maussade. Un clair-obscur mélancolique et énigmatique se maintient tout du long et on ne trouvera aucun morceau pour en déchirer le très liturgique canevas. En outre, la dichotomie entre le chant presque murmuré, ténu et les arrangements vifs et luxuriants est de plus en plus poussée. Dès lors, en surface, tout semble apaisé alors qu’en-dessous, ça ferraille franchement dans le drone. Fidèle à ses habitudes, Architeuthis Rex a construit Stilbon Is Dead autour d’une idée-force, une nouvelle fois empruntée à la mythologie grecque : l’éclat métallique qui habillait l’atmosphère durant l’Anthropocène – «gleaminess». Et c’est vrai que les morceaux exhalent cette clarté singulière, plus aveuglante qu’éclairante, qui finit par brouiller les sens et enferme complètement. Ce n’est pourtant pas un album concept qui raconte une histoire, c’est plutôt un disque entièrement recroquevillé sur l’émotion, la couleur, le moment qu’il veut transmettre. L’essentiel, ici, c’est de faire ressentir, souvent avec trois fois rien. Rien de condescendant ou d’hermétique, à la place un témoignage énigmatique et une musique habitée.

On avance à pas feutrés dans le disque, au son délicat du gravier que l’on foule et qui orne les prémices de Copper Light, premier rituel prenant à peine plus rapide que l’immobilité. Une guitare très psychédélique déchire les nappes illuminées, la voix déclame son mantra étouffé par-dessus et la batterie imite les pulsations cardiaque. Oikoumene qui le suit immédiatement est quant à lui plus enlevé, son drone revêt des frusques presque doom et l’éclat général devient sombre et tendu. L’atmosphère demeure pourtant ce qu’elle est, rituelle, hypnotique. Le triangle conserve ses sommets mais abandonne son équilatéralité au profit d’un angle droit qui s’enfonce profondément dans l’occipital. Ces presque neuf minutes transforment les secondes en heures. Toujours les mêmes armes mais un rendu différent, l’énigmatique cuivré de l’entame laisse la place à un morceau de charbon, minéral et noir. Plus loin, les claviers d’Amalgest prennent le pouvoir, accompagnés de chœurs fantomatiques (ceux de Terence Hannum de Locrian) puis, brusquement, laissent la place à une belle déferlante tout aussi arrachée que sépulcrale. On s’arrêtera là pour ne pas tomber dans un pénible track-by-track, mais on voit bien qu’en seulement trois morceaux, l’ensemble se révèle très varié et en permanence magnétique. Il en sera de même pour les quatre suivants. Les expérimentations trouvent ici une forme d’équilibre, Architeuthis Rex a toujours été intéressé par le tiraillement de toute façon : ombre/lumière, ectoplasme/substance, sciences/mythologie, concret/abstrait. Très élégants, souvent beaux, en permanence dotés d’un air vertical chargé de tenir le monde à distance, les six morceaux de Stilbon Is Dead dessinent une cartographie étrange, aux tracés rectilignes mais aux contours flous où le chemin se confond en permanence avec son absence même.

Le drone rituel toujours plus ciselé du trio transalpin recèle de multiples détails qui se révèlent au fil des écoutes. Stilbon Is Dead est tout simplement obsédant. L’intelligence avec laquelle tous les élément sont distribués et entrent en résonance les uns avec les autres, l’instinct qui apporte ce qu’il faut de tension pour que le brouillard prenne vie et transmette les émotions qui en sont à l’origine, les psaumes hantés de Francesca Marongiu agrafés à une ossature paradoxale, à la fois ténue, solennelle et majestueuse : nombre de traits singuliers qui contribuent à l’ancrer durablement dans l’épiderme.

Magnifique.

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