Bambara

Shadow On Everything

Label(s) : Wharf Cat Records
Sortie : 06 avril 2018

Enfin une légère plage de temps libre, on en profite pour revenir en arrière et tenter de mettre en avant deux trois choses dont on n’avait pas du tout eu le temps de parler. Celui-ci date du mois d’avril, autant dire une éternité à l’heure des Internets tout-puissants où les disques se chassent les uns les autres dans un mouvement frénétique (et épuisant à la longue). Qu’importe, huit mois, ça permet de faire le tour et d’être à peu près sûr de ce que l’on avance. «À peu près» parce qu’évidemment, rien n’est jamais simple et que le Shadow On Everything de Bambara est exactement ce que promet son titre. Il balance son ombre partout, y compris sur les certitudes. Enfin, il y a quand même un truc dont je suis sûr : j’adore ce disque. C’est après que ça se corse. D’abord, rien de fondamentalement nouveau là-dedans. Le trio se balade du côté de Birthday Party et n’est jamais loin non plus des Bad Seeds dans leur versant le plus rock’n’roll. On retrouve cette attirance pour les ossatures déglinguées qui tiennent parfaitement debout, la mystique particulière qui associe transgression et rédemption,  le goût pour les textes bien troussés, le glauque et surtout, cette suprême élégance un brin décadente qui recouvre la musique d’un voile capiteux. Mais ça, c’est pour définir les grandes lignes. Bambara a tout de même un truc bien à lui, très enfoui, mystérieux voire lynchien. Ce n’est pas un ersatz sans saveur qui décline des formules mises au point par d’autres. Le trio a bien trop de choses à exprimer pour se contenter de singer : il vient d’Athens mais on dirait qu’il débarque d’encore plus bas. Il transpire le Deep South, la Bible Belt et le Bayou. Leur musique est très typée, un sang d’encre torréfié par les traditions silencieuses (et le tord-boyaux) irrigue ses veines. Elle est aussi sous tension permanente même lorsqu’elle frôle la lumière en fin de disque. C’est que le groupe a déménagé à New-York en 2011 et on sent bien ce que le vent électrique de la Grosse Pomme a pu lui apporter. Pourtant, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, Shadow On Everything se montre beaucoup moins arraché que les albums précédents (Dreamviolence en 2013 et Swarm en 2016). Il reste néanmoins féroce dans les images qu’il convoque via les textes – la grande affaire de Bambara – que Reid Bateh déclame d’une voix qui rappelle parfois évidemment Nick Cave.

Le trio (les frères Bateh, Reid donc à la guitare et au chant, Blaze à la batterie, accompagnés par William Brookshire à la basse) gagne en profondeur et en bizarrerie ce qu’il perd en crocs (qui demeurent toutefois encore bien présents) et ce nouvel opus surpasse tout ce qu’il a sorti jusqu’ici. Difficile de définir ce que joue Bambara. Les concernant, on parlerait volontiers de blues. De grosses échardes post-punk fleurissent sur son squelette déviant et des agrégats noise/psychobilly fournissent la chair. En outre, et c’est assez nouveau, un souffle onirique et très personnel parcourt certains morceaux. Même si la musique reste la même, elle s’est considérablement épaissie et a gagné en variété. Partout, les émotions affleurent et les morceaux ne se prêtent pas facilement aux tentatives d’étiquetage. Ainsi, les deux interludes Night’s Changing (étrangement vaporeux et plutôt sinistre) et Human Hair (carrément ambient, rythmé par le tintement d’un glas fantomatique) brisent le souffle vénéneux patiemment entretenu tout du long sans jamais en casser la dynamique. On repère des morceaux psychotiques (Doe-Eyed Girl, Monument ou encore The Door Between Her Teeth) qui taillent le bout de gras avec des choses plus posées mais pas moins tendues (Dark Circles en ouverture et son saisissant «You sit down and I tuck my hand between your thighs/Tell me more about your hometown», José Tries To Leave et quelques autres) et puis des moments plus flous et indéterminés, partagés entre ombre et lumière, se ruant vers l’une sans jamais vraiment déserter l’autre (le très beau Steel Dust Ocean, Wild Fires et son saxophone perturbé ou Backyard hanté par le chant lumineux de Lyzi Wakefield). C’est un disque cœur de nuit, pas vraiment idéal pour chialer dans sa bière mais qui permet de converser tranquillement avec ses idées noires. Contradictoire – tout à la fois dégueulasse et élégant, labyrinthique et direct – Shadow On Everything demeure saisissant en permanence, y compris lorsqu’il s’achève et qu’il fait place à un silence dont l’impact est identique à ses moments les plus virulents. On comprend alors mieux les chiens hirsutes qui dévalent la pochette couleur sang puisque ses morceaux se comportent de la même façon : ils se déplacent en meute et croquent la pénombre.

Très très très recommandé.

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