WALABIX invite MARIS

s/t

Label(s) : BeCoq Records, El Negocito Records, TRICOLLECTIF
Sortie : 19 décembre 2014

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Un sous-bois, jonché de feuilles mortes et de branches bientôt fantomatiques. Tout ce qui est encore vivant est gris, tout ce qui est déjà mort explose en gerbes mordorées : jaune, marron et noir. La pluie s’est emparée du décor, la caméra hésite. Au loin, une trompette virevolte, devient de plus en plus présente au fur et à mesure que le cadre se déploie, tout comme le drone sépulcral en-dessous, violoncelle et saxophones. Des coups lourds et sourds rythment l’ensemble. Hors-champ, on comprend qu’une hache attaque l’écorce. La tension monte, les saxophones s’extirpent de la boue, les cymbales s’enflamment, la trompette assène des vrilles définitives puis tout se tait subitement quand Bart Maris a tué son arbre. La trompette, c’est lui. En face – ou plutôt tout autour – c’est WALABIX. Cette scène issue du très efficace trailer de WALABIX invite MARIS résume parfaitement la teneur d’un disque virevoltant et formidable : de l’énigmatique et du tendu, du vent frais et de l’énergie, des martèlements et, surtout, une rencontre. L’infatigable explorateur flamand et le quartet orléanais au jazz si nu font feu de tout bois et s’enchevêtrent inextricablement. Les douze minutes d’Ingram en ouverture sont la promesse de tout ce qui vient par la suite. Les cordes et les peaux s’agrafent au vent, les cuivres soliloquent et dialoguent, les mouvements s’enchaînent et construisent une pièce mouvante dont la tension demeure intacte tout du long. Un saxophone esseulé pour l’entame, bien vite rejoint par la trompette qui commence à danser avec lui. L’autre saxophone s’occupe des soubassements, batterie et violoncelle fournissent le caoutchouc où tout vient rebondir. Et puis ça s’envole, ça construit une boule métamorphe et rigide à la fois dont s’extirpent des gouttes de fulgurance. On ne veut pas que ça s’arrête et lorsque ça le fait, on est quand même content de pouvoir se jeter sur la suite.

Ça tombe bien, la suite est différente, plus resserrée dans le temps et marque par les lignes parallèles qu’empruntent désormais trompette et saxophones. Iciba fait l’effet d’un pas suspendu dans le vent après la longue tempête d’Ingram. Il se rapproche de ce que WALABIX proposait sur son premier album – Nus, le bien nommé (2012) – le temps de ses titres les plus dépouillés (Perceuse, Troubles I par exemple), en particulier dans la tension entre les deux saxophones puis entre eux et la trompette, puisque Bart Maris s’inclut parfaitement dans les estampes orléanaises. D’ailleurs, il ne dit pas autre chose : “Chacun étant concentré sur l’énergie, qu’ensemble, ils dégagent et alimentent, le groupe m’a accueilli avec souplesse dans son monde ouvert“. C’est bien là les deux grandes réussites de cette invitation : la souplesse et l’ouverture. Elles permettent des enchevêtrements moelleux ou rugueux mais jamais orthogonaux ou forcés. La musique coule, l’air y pénètre bien plus souvent qu’à son tour, y compris lors des moments les plus contondants (Anve, plus loin). D’où cette impression de légèreté, comme si une plume de plomb volait au vent, tout à la fois éthérée mais capable aussi de fracasser les troncs d’arbre. Le violoncelle agile de Valentin Ceccaldi est décisif, balançant tour à tour des pizzicati délicats ou des drones massifs dans lesquels s’engouffrent le jeu alerte d’Adrien Chennebault derrière la batterie. Avec une telle ossature, il est ensuite facile pour les souffleurs de partir en joute ou au contraire de se répartir toute la hauteur du spectre. L’improvisation débouche sur des tranches de vie, les tonalités sont souvent magnifiques, qu’elles soient guerrières ou plus apaisées et l’on ne peut que louer la grande cohésion de l’ensemble : Quentin Biardeau (saxophones soprano et ténor) commence une phrase que Gabriel Lemaire (saxophones baryton ou alto, clarinette sib) va s’empresser de terminer avec l’appui de Bart Maris, la trompette de ce dernier va lancer un motif que les deux autres saisiront au vol pour filer leurs arabesques ténues ou plus rugueuses. Il faut dire aussi que tout ce petit monde commence à bien se connaître depuis leur rencontre au Hot Club de Gand en 2013.

Beaucoup d’aérations mais aucun temps morts et les trois quarts d’heure passent bien trop vite. Bien sûr, il arrive qu’une improvisation débouche sur un ersatz d’histoire, que la densité se retrouve trouée, que l’événement prenne le pas sur la vision d’ensemble mais ça n’entame jamais la haute tenue de cette rencontre. Et puis le disque tient en Legram une pièce maîtresse, tout en délicatesse retenue qui nous pousse de la même façon à retenir notre souffle par peur d’en casser le subtil équilibre qui voit un violoncelle murmurer on ne sait trop quoi aux pistons d’une trompette à la légèreté communicative. À l’issue de l’écoute, on comprend que la pochette reproduisant une œuvre originale d’André Robillard ne trompait pas : cette arme ne tue pas mais n’en reste pas moins une arme.

leoluce

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  • Anonymous :

    merci

    • Merci à vous avant tout !