Le Seul Élément – Juste Une Idée Obscure De Ce Qu’est La Fierté

Date de sortie : 28 janvier 2022 | Labels : Specific Recordings, Araki Records, Neutral Records

Très solennel mais parcouru de vents contraires, Juste Une Idée Obscure De Ce Qu’est La Fierté correspond plutôt bien à son titre. C’est vrai, l’idée est obscure, étouffante même et finalement, parce que tout s’y montre plutôt mouvant, elle donne de la fierté une définition floue, élastique.
C’est un drôle de truc, la fierté. C’est parfois un sentiment qu’on revendique mais qu’on ravale aussi et souvent, ça n’en fait qu’à sa tête. Ça s’exprime quand ça ne devrait pas et ça se tait quand ça devrait sortir, ça peut rendre con mais ça peut aussi être moteur. On ressent bien ça à l’écoute du Seul Élément. Le flux y est protéiforme et j’ai bien du mal à en cerner les contours : c’est du drone virant souvent à l’ambient sombre et froide sauf quand ça se charge d’atours industriels, parfois ça montre les crocs et ça devient métallique option très très noir mais il arrive que quelques enluminures percent le brouillard majoritairement cendré.
Les morceaux sont longs et dépassent allègrement les dix minutes (excepté La Croix, Le Cimetière qui n’en dure que quatre), ils sont parfois muets mais de temps en temps, une voix se fait entendre, bien planquée derrière les nappes imposantes. On la reconnait assez facilement, elle renvoie à l’éponyme des Oi Boys (dont vous devez avoir entendu parler) ou celui de Bishop même si Le Seul Élément n’a rien à voir avec l’un ou l’autre (qui n’ont déjà pas beaucoup à voir l’un avec l’autre). Enfin, j’écris ça mais il me semble tout de même déceler une certaine unité entre ces trois entités : le désespoir y est vivace – littéralement – il a les crocs ou vous crache à la gueule. Juste Une Idée Obscure De Ce Qu’est La Fierté ne fait pas exception à la règle, il ne s’agit nullement d’exposer ses blessures en pleurant sur cette chienne de vie, c’est plutôt un regard froid, légèrement interdit et analytique… fier ?

On ne s’ennuie jamais à l’écoute du Seul Élément, sa musique a beau être répartie sur trois faces de vinyle bien noires, elle donne l’impression de n’en remplir qu’une seule. C’est bien sûr répétitif et bourdonnant mais ça mute systématiquement et tous les morceaux, bien qu’indivisibles, en contiennent plusieurs. L’éponyme en ouverture par exemple commence façon dark ambiant liturgique puis s’alourdit considérablement en cours de route avec l’arrivée des percussions martiales avant que des nappes industrielles ne viennent entailler la surface à grands coups de cutter jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’elles. Rien à voir avec 00h18, drone moyenâgeux, cafardeux et tintinnabulant doté d’une voix robotique qui décide de rester ce qu’il est tout en variant son épaisseur au rythme des effets qu’il choisit de mettre en avant. Voilà pour la face A.
La B est évidemment du même acabit : d’abord le très métamorphe Danse La Nuit – longue plainte douloureuse agrémentée de gouttes de guitare et de piano (qui prend parfois des airs d’early-Trisomie 21) – puis le plus resserré La Croix, La Cimetière, scansion industrielle sur tapis synthétique molletonné mais néanmoins contondant.
La C n’est dédiée qu’à un seul titre, Maintenir Les Frontières – aucun lien avec les délires expansionnistes en provenance de l’encore plus à l’est – exécuté avec le renfort de Loth (dont Le Seul Élément est aussi le batteur) pour un final qui vire au black metal.
La D ne s’écoute pas, elle se regarde et, associée au bel artwork (signé Pierre Weird), elle fait de Juste Une Idée Obscure De Ce Qu’est La Fierté une œuvre globale, pensée dans toutes ses dimensions où la forme rejoint complètement le fond.

Habituellement, je déteste décrire les morceaux par le menu mais là, ils ne sont que cinq et c’est une façon de bien montrer comment l’altérité s’exprime dans une gangue unitaire : tout est différent mais rien ne ressemble plus à un morceau du Seul Élément qu’un autre morceau du Seul Élément. Les angles ne cassent jamais la mélodie qui à son tour ne les arrondit nullement. Les invités, nombreux, se greffent harmonieusement à l’ossature. Les étiquettes adhèrent modérément. On voit bien comment Matthieu Pellerin façonne sa pâte, comment il s’appuie sur le collectif pour n’en faire qu’à sa tête. Juste Une Idée Obscure De Ce Qu’est La Fierté, c’est lui avec les autres mais c’est surtout lui et on est d’autant plus chagriné d’apprendre que c’est son dernier (jetez-vous sur les précédents, ) car il ne fait aucun doute à l’écoute qu’il n’a pas encore tout livré.

(leoluce)

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