This Will Destroy You

Another Language

Label(s) : Suicide Squeeze Records
Sortie : 16 septembre 2014


 Il est compliqué, en écrivant sur des musiques sombres, de ne pas revenir sans cesse aux antagonismes entre le noir et le moins noir, le gris, le presque lumineux. Plus concrètement, ce phénomène récurrent se situe dans la nature de la mélancolie, prise au sens large, dans le sentiment que procure quelque chose d’à la fois triste et beau. De la même façon qu’un peu de blanc donne matière, dimension et volume au noir, ce qu’il y a d’ardent et de presque heureux dans ces musiques en fait rayonner la tristesse. Cet album de This Will Destroy You se trouve plongé dans ce duel d’émotions et travaille en parallèle le contraste sur le plan formel. Après Tunnel Blanket sorti en 2010, Another Language est le quatrième album, en presque 10 ans d’existence, du groupe texan. Moins aride que son prédécesseur, le disque n’en est pas moins orageux.
Plus que progressif, leur post-rock exploite deux niveaux : très fort ou très doux. Il ne s’agit pas de faire se pointer un mur de son en fin de morceau, en forme de simple climax, mais de développer les moments explosifs comme des éléments narratifs consistants. Les nuances ne sont évidemment pas en reste et, au cœur de ces montagnes russes, les mélodies caracolent à des degrés d’intensité variables. Construits comme des édifices étourdissants, les morceaux vous projettent à leur sommet, vous laissant seul en haut d’une tour face à un orage magnétique pendant que le ciel dessine des arabesques, pour ensuite vous faire redescendre au niveau des sous-bois, toujours seul, mais environné de souffles tendres et de notes mates, étouffées par l’humus. Quelques respirations ponctuent ces moments en dents de scie, à l’image du très automnal Mother Opiate traversé de nappes venteuses et d’une mélopée somnolente et du God’s Teeth de clôture, tout en sonorités analogiques et en guitares planantes.
En écrivant ces lignes, force est de constater qu’il n’y a pas un titre de cet album qui ne soit pas de qualité. Du côté de ceux qui font la part belle au schéma calme/perturbation, le début du disque (New Topia, Dustism) forme un duo addictif, majestueux, moucheté d’éruptions qui donneraient presque des envies de cheveux longs pour headbanger proprement. Les accointances avec un certain métal se respirent donc à l’occasion. Ce n’est pas pour rien que le groupe parle de « doomgaze » pour qualifier son art – tout en citant Boards Of Canada, Autechre et Stars Of The Lid en influences. Mais passés les détails harmoniques déliés, les nappes lourdes de déluge en perspective et les riffs increvables, le cœur du propos se niche dans l’impression extatique que délivre la conjugaison de mélodies perlées et de détonations continuelles. Ce n’est pas du drone mais tant pis – le drone serait la musique d’extase (et non de transe) par excellence, selon la chercheuse Catherine Guesde. Il faut écouter Invitation pour comprendre, sentir et éprouver l’ivresse contemplative, résonnant au delà de nos pores. En toute logique, c’est dans une profonde mélancolie que ce sentiment de plénitude, beau parce qu’émaillé, plonge ses racines et se nourrit.
Manolito

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