Perhaps / Familia De Lobos - Un focus sur Riot Season

Label(s) : Riot Season Records
Sortie : respectivement 29 septembre 2017 et 19 janvier 2018

Share on Facebook0Tweet about this on TwitterEmail this to someone

La pluie dégueulasse détrempe les idées à l’intérieur de l’encéphale et un ciel de traîne uniformément gris teinte l’horizon. Tout est repeint en glauque. C’est le moment idoine pour aller se balader au-dessus des nuages en plongeant tête la première dans les deux dernières occurrences de Riot Season. Si on est friand de ses sorties les plus furibardes (Art Of Burning Water, Krause, USA/Mexico, etc.), on aime aussi beaucoup le versant psycho-perché du vénérable Anglais (Earthling Society, Hibushibire, The Cosmic Dead, etc.). On s’arrêtera donc aujourd’hui sur deux disques à même de délocaliser le corps tout entier au fin fond de l’espace intersidéral. Provoquant un voyage interstellaire tout autant qu’intérieur, Familia De Lobos et V sont une nouvelle fois de sacrées réussites.

PerhapsV

 

Deux morceaux qui n’en font qu’un, chacun dépassant allègrement le quart d’heure, les deux participant à l’ouverture du troisième œil, bizarrement localisé dans la main à en croire la pochette. Dès que résonnent les premiers soubresauts de Mood Stabilizer, on est déjà ailleurs. Batterie métronomique, saxophones solaires et guitares divagantes associés à des claviers de l’espace délimitent un morceau tout à la fois abstrait et linéaire à la vibration kosmische indéniable. Ils sont onze – Jim Haney (basse), Sean McDermott (une guitare), Don Taylor (batterie), Tom Weeks (saxophone), Ben Talmi (d’Art Decade où il chante et tient la guitare), Mike Thomas (claviers), Lucas Brode (une autre guitare), Tabata Mitsuru (d’Acid Mothers Temple entre autres, guitare ou basse ou bruit), Reid Lapierre (sans doute une nouvelle guitare), Ricky Petraglia (batterie) et Binod Singh (d’Art Decade aussi, basse encore) – pour mettre sur pied un truc pareil et on ne sait absolument pas qui apporte quoi puisqu’au bout d’un moment, tout se mélange et s’entortille autour d’une ossature que l’on finit par ne plus reconnaître. On pensait la batterie inoxydable et bien campée sur ses guiboles, la voilà qui s’acoquine à d’autres percussions pour explorer toutes les nuances indéterminées du charivari, ça claque et ça tatapoume de travers, suivant la voie des guitares qui vont et viennent, traçant des zébrures hautement psychédéliques dans le ventre de l’édifice déjà en soi bien difficile à identifier. Les saxophones font de même, apparaissent puis s’éloignent, grouikent parfois, soliloquent le plus souvent et donnent l’impression, au même titre que les autres instruments, de chercher à s’imposer sans le vouloir vraiment. Chacun prend les devants à tour de rôle mais sans arrêter la moindre décision quant à l’itinéraire du morceau. Chacun brille un moment mais pas trop.

Le corolaire à tout cela, c’est que Mood Stabilizer paraît vivant et doué d’une conscience propre, se développant comme une hydre bizarre dans toutes les directions en même temps. Et puis il y a encore les synthés qui apportent ce qu’il faut de chair et de liant pour éviter la désintégration totale bien qu’ils passent le plus clair de leur temps à délirer complètement, imitant le bruit transcendantal de la goutte d’eau s’écrasant sur le sol par-ci ou le grondement silencieux d’une lointaine nébuleuse par-là. Bref, qu’il s’agisse de la Part 1 ou de la 2, on n’y comprend pas grand chose mais on se retrouve complètement happé par ces trente-six minutes hautement perchées où Can s’acoquine à Hawkwind pour tenter de cartographier les recoins les plus éloignés de l’espace infini. En outre, le vinyle s’accompagne d’un CD-R contenant Life Is But A Dream, c’est-à-dire exactement le même morceau mais dans une version totalement différente. Cette fois-ci, des voix se font entendre sans que l’on n’y comprenne quoi que ce soit de plus. Elles aussi divaguent et déraillent, gagnées par l’entropie environnante. L’ossature générale reste la même mais le morceau sonne autrement et n’est donc plus le même. Toutefois, dans son ensemble, V se montre en permanence carré et on reste sidéré par la facilité avec laquelle chacun part dans son coin sans jamais en dénaturer la grande cohérence. On a beau ne jamais savoir où l’on va, Perhaps le sait pour nous (ou ne le sait peut-être pas mais en a au moins une vague idée) et au final, qu’il s’agisse de Mood Stabilizer ou de son faux jumeau Life Is But A Dream, on a quand même l’impression d’avoir participé à un trip sacrément bien organisé. Tout ce petit monde retombant invariablement sur ses pattes, l’exploration tous azimuts n’entame en rien le souffle motorik des Bostoniens. Il faut dire aussi qu’il s’agit là de leur cinquième album et que rien ne semble pouvoir dévier le collectif de sa trajectoire hallucinée.

Quoi qu’il en soit, écouter cet album, c’est la promesse d’un petit bout d’espace couché entre les sillons et d’un voyage au long cours où il fait bon se perdre.

Sidéral. Sidérant.

Familia De LobosFamilia De Lobos

On quitte le nord pour le sud de l’Amérique. Direction l’Argentine, Buenos Aires, ses “bons airs” subtropicaux humides et sa version du psychédélisme, tendance vénéneux et poisseux. La Famille Des Loups ne rigole pas et agrafe quelques instruments pré-colombiens à des armes beaucoup plus classiques (deux guitares, une basse et une jungle de percussions associés à des claviers une nouvelle fois cosmiques). Le mélange débouche sur une musique à la fois fortement ancrée dans les ’70s psycho-plombées et dans son territoire. Ici aussi on s’évade, on vole haut et loin même si la chaleur écrase tout. D’ailleurs cette dernière a tendance à engourdir les morceaux qui sonnent invariablement comme s’ils étaient au bout du rouleau. Toutefois, les quenas (flûte des Andes), zampoñas (flûte de pan), bombo legüero (gros tambour), caja bagualera (tambourin) et palo de lluvia (bâton de pluie) apportent une grosse vibration mystique qui fait décoller le tout. L’amalgame est mystérieux et intrigue fortement. Il enferme complètement aussi. C’est que la voix délavée qui surplombe le tout hésite en permanence entre psalmodie et diction exténuée et les morceaux se baladent en permanence dans l’entre-deux. C’est psychédélique bien sûr mais c’est aussi un peu (beaucoup) sacré et on ne sait jamais trop ce que l’on écoute. Riffs graisseux ou incantations ? Les deux sans doute. Les deux assurément. Dès lors, le bel éponyme fait voyager très loin dans l’espace et très profondément à l’intérieur de soi. D’autant plus que les morceaux sont sacrément bien construits et qu’il ne faudrait surtout pas résumer Familia De Lobos aux quelques instruments originaux qu’il utilise : dès Todo Lo Que Brilla, c’est l’évidence, on restera dans l’élégance et la retenue tout du long.

Point de surenchère, encore moins de chromes rutilants, juste quelques riffs vrombissants et racés acoquinés à quelques percussions ténues, le son d’une flûte hypnotique par-dessus et c’est parti pour une quarantaine de minutes hallucinées. Du début jusqu’à la toute fin, pas un morceau ne déçoit ou apparaît en-dessous des six autres. D’autant plus qu’ils présentent une belle unité même s’ils ne sont pas strictement gémellaires. Ainsi, El Viento Y La Luz (parfait résumé) creuse un sillon beaucoup plus désertique que le Todo Lo Que Brilla susnommé par exemple, lézardant tranquillement au soleil et enfilant les idées noires le temps d’une ballade sombre et patraque. Sangria recouvre quant à lui ses riffs psycho-prototypiques de zampoñas sans dénaturer ni les uns ni les autres. Le mélange guitares graisseuses et flûtes de pan est parfaitement équilibré et encore plus réussi. Plus loin, le Preludo et l’éponyme poursuivent la collision, comme si le Nouveau Continent se recroquevillait sur lui-même, le sud rejoignant le nord, les scories du grand fracas étant projetées bien au-delà de l’atmosphère. On note surtout l’espace qui sépare les instruments, le son est ample, enveloppant, dense mais le disque sonne néanmoins très aéré. Le noir prédomine, les accents incantatoires aussi (Mi Amor Salvaje ou Canto de Precipicio) mais le soleil est paradoxalement partout. On ne parle pas de clair-obscur mais d’un truc beaucoup plus étrange, donnant beaucoup d’éclat à la pénombre et teintant la lumière de poussières anthracites. Pour finir, lune et soleil noirs renvoient l’auditeur en lui-même, à la recherche du loup tapi au plus profond, dans un élan primitif.

Quoi qu’il en soit, écouter cet album, c’est la promesse d’un petit bout de Cordillère couché entre les sillons et d’un voyage spirituel où l’on apprend beaucoup.

Sidérant. Sidéral.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.