Chaman Chômeur / F.A.T. / Yes Deer - Un focus sur BeCoq

Label(s) : BeCoq Records
Sortie : mars/avril 2016

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Où l’on va encore parler de BeCoq. Mais cette fois-ci dans son versant free-rock bien plus que jazz – bien qu’entre nous soit dit, il n’y a jamais eu de démarcation claire entre les genres, les étiquettes, les filiations, les héritages et j’en passe chez les Lillois fureteurs. Chez BeCoq, tout se mélange, les styles comme les musiciens et on aura bien du mal à trouver un fil conducteur en dehors de la frénésie communicative et de la passion dévorante qui accompagnent chaque sortie. D’ailleurs, en ce moment, ça s’enchaîne très vite. À peine s’est-on familiarisé avec un disque qu’un autre lui succède, également prenant. Dès lors, plutôt que d’écrire trois cent cinquante chroniques – ce que nous n’avons jamais su (voulu) faire – on opte pour une seule qui présentera quelques occurrences.  Pourquoi celles-ci ? Parce qu’en dehors de leur éclectisme, elles n’en restent pas moins centrées sur le versant binaire du label. Enfin, binaire, ce n’est bien évidemment pas le bon mot. Sensations.

Chaman Chômeur18759

chaman chômeur

Date de sortie : 14 mars 2016 | Label associé : Atypeek Music

Trois titres pour une petite demi-heure seulement. Mais ne vous y trompez pas, ces trois-là sont du genre à résonner bien longtemps une fois expulsée l’ultime dislocation d’un disque tout à la fois linéaire et tarabiscoté. Linéaire car tout s’y enchaîne parfaitement, tarabiscoté car le relief s’y montre franchement bigarré bien qu’en permanence hypnotique. Derrière Chaman Chômeur, on trouve deux Meurs! + Apolune (la basse de Thomas Coquelet et la guitare de Léo Rathier) et un Pig Donovan (Marc-Antoine Moercant à la batterie) et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils se sont bien trouvés. Au programme, noise abstraite et free-rock fracturé aux méandres magnétiques. Ces morceaux aux titres conceptuels et couverts d’accents circonflexes (Hâchis d’Âne Halal – probablement une contrepèterie – Nostalgique du RMI et Chomâgique) se déploient sur un triangle instrumental resserré dont le blues singulier se montre en permanence dynamique. Les durées sont variables mais à vrai dire, très vite, on en vient à ne plus s’en préoccuper car les pièces fondent les unes dans les autres et on en suit l’apex en faisant totalement abstraction du reste. Bloqué sur l’instant présent : à regarder comment les fractures apparaissent puis disparaissent ; à détailler le silence qui apparaît comme ça, brutalement, sans crier gare ; à scruter le jeu de ces trois-là – basse, guitare et batterie – souvent ensemble, ou l’une avec l’autre mais sans la dernière, ou même séparément. Échantillonnée, la musique se tord dans tous les sens, s’enroule sur elle-même, se recroqueville jusqu’à devenir complètement plate puis explose l’instant d’après. Ce n’est pas un long fleuve tranquille, c’est impétueux, instinctif tout en restant très intelligent. C’est aussi très répétitif sans l’être le moins du monde. C’est surtout sidérant. Aussi à l’aise dans le riff bluesy-carré que dans le larsen conquérant, dans l’abstraction ténue que dans la noise furibarde, Chaman Chômeur est incontestablement libre et joliment singulier. Complètement acquis à sa psalmodie disloquée, on lui souhaite d’encore longtemps hanter les halls du Pôle Emploi.

F.A.T.Animal

fat

Date de sortie : 7 avril 2016 | Labels associés : Poutrage Records, GED, L’Étourneur, Atypeek Music

Trois lettres séparées par un point abréviatif, quatre morceaux, un peu plus de vingt minutes. Urgent et expéditif. Sans doute un poil moins free que Chaman Chômeur et un peu plus math, l’Animal de F.A.T. est pourtant loin d’être domestique. Composé de quelques EliogabalThomas Coquelet (à qui l’on doit les compositions d’Animal, basse), Pierre Pasquis (batterie) et Paul Ménard (guitare) – le trio expulse une musique qui ne ressemble pas à celle de leur quintette d’origine. Ici, c’est le rock qui prédomine. Très élégants, souvent amers, les morceaux amalgament post-rock angulaire à la Southern Records (personnellement, j’ai pensé de loin à Karate ou aux débuts de 90 Day Men) et passages ambient/noise fuselés. Bien sûr, c’est une nouvelle fois très fracturé même si le trio ne cherche pas forcément la pulvérisation de l’obstacle et préfère se concentrer sur le développement des structures. La répétition en est le moteur et le feedback, la pierre angulaire. Très morcelées, les pièces renferment nombre de mouvements se succédant sans à-coups : F.A.T. bégaye ses motifs et mute insidieusement, adopte une trajectoire descendante (Silex qui abandonne peu à peu sa démarche hirsute et martelée pour finir en entrechat suspendu dans les airs), ascendante (Espoir Monopoly #2 passant du simple clapotis à la houle) ou rectiligne (Poire dont la tension ne retombe jamais). Un paradigme parfaitement résumé par le majestueux Espoir Monopoly #1 qui abandonne brutalement ses enluminures inquiètes en cours de route au profit d’un feedback incisif que l’on n’attendait pas à ce moment-là. Premier E.P. d’une série qui en comprendra trois – devrait lui succéder Tree (composé par Paul Ménard) et Factory (composé lui par Pierre Pasquis) – Animal se montre aussi surprenant qu’accaparant. Véritable laboratoire qui triture le son, F.A.T. est pourtant loin d’être abscons et fait impatiemment attendre la suite.

Yes DeerGet Your Glitter Jacket

yes deer

Date de sortie : 30 mars 2016 | Labels associés :  Insula MusicGaffer Records

Sans doute le plus punk du lot. En provenance de la Scandinavie, Yes Deer pratique un jazz très free, fortement déstructuré et carrément tellurique. Get Your Glitter Jacket est son deuxième album après The Talk Of Tennis paru chez Gaffer en 2014. Celui-ci date de 2015 mais on le découvre à l’occasion de sa sortie en vinyle. C’est encore un trio – Anders Vestergaard (batterie), Karl Bjorå (guitare) et Signe Dahlgreen (saxophone) – et c’est encore époustouflant. Les morceaux se partagent entre explosions free-punk jubilatoires et plages noise hachées menu, parfois même les deux s’amalgament. Autant dire que ça tabasse mais c’est aussi très ciselé, on cherche d’ailleurs en permanence à détailler comment ces trois-là se disputent toute la hauteur du spectre : la batterie donne plus d’une fois l’impression de balancer ses frappes pile-poil entre les souffles du saxophone et les notes de la guitare. À d’autres moments, ce sont tous les instruments qui se précipitent simultanément pour occuper les devants de la scène avant de s’interrompre brutalement pour laisser passer les deux autres. Un beau bordel où le silence a bien du mal à exister, une cacophonie spontanée mais aussi très réfléchie car on n’accouche pas d’une telle entropie sans être un brin structuré. La batterie est en permanence sur le fil séparant l’impulsion du flottement, la guitare expulse des riffs dissonants, parfois percussifs et le saxophone explore absolument toutes les possibilités de la stridence extrême. Pourtant, chacun n’existe que par la présence des deux autres. Alors évidemment, avec un tel pedigree, le cerveau convoque immédiatement Staer, Noxagt, MoHa!Ultralyd ou autre pourvoyeur nordique de chaos très chaotique mais Yes Deer a tout de même un truc bien à lui, sans doute dans sa façon de donner l’impression que chacun taille sa route de son côté alors que sa musique est avant tout collective. La singularité de chacun au service de l’unité et de l’extrême dissonance, une équation ardue à laquelle Yes Deer apporte une chouette solution, bien libre, bien punk.

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