Baby Fire – Grace

Date de sortie : 06 mai 2022 | Label : Off Records

Grace, nouvel album de Baby Fire, ne fait jamais mentir son titre. C’est un disque dense, fourmillant, au tempo disloqué mais qui dans le même temps préserve son minimalisme. Tout aussi rêche que foisonnant, il alterne morceaux inquiets puis hantés sans se départir d’une beauté sourde qui inonde jusqu’aux plus ténus interstices. Le chant y est métamorphe, parfois totalement retenu et complètement libéré le temps d’après, idem pour la musique tout autour. C’est triste sans être résigné, c’est doux sans se départir de son opiniâtreté, c’est rageur mais aussi très nuancé. C’est bien sûr à fleur de peau mais on sent bien aussi que les coups, les hématomes et les fantômes sont mis à distance, qu’une fois injectés dans la substance noire qui se tient au beau milieu de chaque morceau, la matière grise de Dominique Van Cappellen-Waldock (toujours à la voix et à la guitare, loops et theremin en sus), Lucile Beauvais (l’autre guitare, claviers et chœurs) et Cécile Gonay (basse et violon, chœurs aussi) les reconfigure et les interroge. Et tout ça donne Grace. Un album infiniment personnel qui s’inscrit immédiatement sous la peau et reste là.
 » Aimer est difficile, mais l’amour est une grâce « , ces mots empruntés à Violette Leduc et figurant au verso de la pochette collent pile au flux heurté : les textes sont souvent solaires, presque paisibles quand, tout autour, les guitares sont anguleuses, le violon crie et les claviers distillent des morsures froides. Le disque a un côté Janus qui traduit très bien l’antagonisme amoureux, sa légèreté plombée et son poids pesant qui pourtant peut ne pas peser. Surtout, ce qui frappe, c’est que Baby Fire, malgré ses multiples reconfigurations, s’approche de plus en plus de Baby Fire (et de Dominique Van Cappellen-Waldock) en ne sonnant comme rien d’autre : même les invités, pourtant pas des moindres (Laetitia Shériff, Eve Libertine, Déhà, Mike Moya ou encore G.W. Sok), s’insèrent harmonieusement dans les méandres de Grace.

Ce qu’on entend, c’est un mélange subtil confiné/aéré, clair/obscur, minimaliste/luxuriant, rageur/apaisé, post/punk, mystique/impressionniste/réaliste qui pèse ses mots et ses notes, un réseau élégamment tissé où chacun.e participe à sa hauteur mais apparait déterminant. Si parfois il n’y a pas de batterie, c’est pour laisser les autres pulsations bâtir une ossature en filigrane et quand il y en a une, c’est pour rendre les angles plus saillants ; le violon crisse et crie, c’est vrai mais souvent il apporte un surplus de beauté crépusculaire ; les nappes participent toutes entières à la doxa inquiète mais, par leur côté enveloppant, se rapprochent pas mal des mots ; les guitares griffent mais murmurent aussi. Et ainsi de suite.
C’est cet équilibre subtil qui irrigue tous les morceaux et contribue à façonner un disque aux contrastes forts : aux suppliques de Love ou Sing In Brightness répondent les éclats brûlants de Fleur de Feu ou Dance !, les pas suspendus de Prayer trouvent un chemin à suivre dans l’humus venimeux d’Eternal, l’inquiétude très organique de Grace fait écho à celle, plus synthétique, de This Is A Love Song et tout du long, ça agrippe.
Searching For Grace annonçait le précédent EP, Baby Fire l’a cette fois-ci bien trouvée et en mettant le doigt pile dessus, offre un album qui s’inscrit dans la lignée essentielle des précédents puisqu’une fois n’est pas coutume, absolument rien n’y est à jeter.
Que Grace est beau.

(leoluce)

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