Rose Mercie – ¿ KIERES AGUA ?

Date de sortie : 04 mai 2022 | Labels : Jelodanti Records et Celluloid Lunch

Une pochette qui, de loin, ramène à celle du Cut des Slits mais on peut aussi y voir une danse de Saint-Guy autour d’un feu abstrait. Quelque chose d’habité en tout cas. Faut-il y déceler une volonté de mise à nu, montrant aussi bien les corps que les forces invisibles qui les animent ? Non, impossible, Rose Mercie ne peuvent pas se mettre plus à nu qu’elles ne l’ont fait jusqu’ici. Leurs morceaux leur correspondent tellement qu’ils ne cachent rien. Et ce n’est pas ¿ KIERES AGUA ? qui viendra casser le paradigme. Même s’il n’a rien à voir avec l’inaugural éponyme de 2018. Enfin, rien à voir… c’est évidemment bien plus compliqué que ça.
On retrouve la même sécheresse, la grande place laissée aux voix, les claviers inventifs et en règle générale, l’instinct qui les fait sonner si bien et comme personne d’autre. C’est toujours très « pop » pour peu qu’il soit possible de cerner ce que signifie cette étiquette générique – disons, pour faire vite, que c’est accueillant et généreux et je m’arrêterai tout de suite là – et toujours exploratoire. C’est aussi pas mal ouvert aux vents chauds de l’Amérique Centrale. C’est peut-être à ce niveau que se situe d’ailleurs la principale rupture d’avec le précédent : le son s’est étoffé et s’est réchauffé mais l’a fait bizarrement. Il est paradoxalement toujours aussi sec mais a néanmoins gagné en profondeur. Un épaississement certain qui veloute les morceaux sans que l’on puisse pour autant identifier le moindre chrome rutilant ou le moindre début de boursoufflure ou d’embonpoint. Rien, absolument rien d’ostentatoire dans la mue de Rose Mercie.
C’est exactement la même peau sans être exactement la même.
Peut-être parce que le disque a été cette fois-ci capté (toujours par Cyril Harrison) dans un studio et non plus dans un salon (celui du Villejuif Underground à l’époque de l’éponyme inaugural) ? Va savoir, c’est différent en tout cas et c’est quelque chose de difficile à expliquer. Il y a pourtant un monde entre le premier album et ¿ KIERES AGUA ? alors qu’on y retrouve exactement les mêmes ingrédients et que l’écoute successive de l’un et l’autre ne montre aucune différence significative. Ça se joue dans les fondations profondes qui soutiennent ces neuf nouveaux titres semble-t-il. C’est toujours aussi écorché, cathartique, improvisé et foisonnant et punk mais c’est aussi plus accueillant sans être le moins du monde apprivoisé. Une gageure compliquée à cerner. Ce que je sais, c’est que c’est formidable et dès la première écoute, j’ai été soufflé.

¿ KIERES AGUA ?, c’est d’abord de l’incantatoire. Le morceau le plus représentatif de cet élan hypnotique étant sans doute le génial Regresar qui apparaît en deuxième position : il tournicote mais jamais droit, il y a une forme d’étrangeté très prenante dans le parterre rythmique et dans les voix, superbes, scandées, d’abord esseulées puis collectives. On dirait du Rakta combiné au Morbido de The Dreams sans le post-punk des premières ni le reggae des seconds (quoique) mais avec exactement la même déviance. Un titre qui, à lui seul, illustre la pochette. On retrouve cet aspect presque… sacré ? dans plusieurs autres morceaux où l’agencement des voix le dispute à une ossature très aventureuse.
¿ KIERES AGUA ?, c’est ensuite une certaine forme de langueur. Prenons Des Pierres – génial lui aussi – pop et patraque mais surtout étrange. La voix douce s’opposant aux claviers qui dévissent, la torpeur ne s’installant jamais vraiment puisqu’il se passe trop de choses dans l’arrière-plan : la basse moribonde, la guitare qui pleure de grosses gouttes d’amertume, la batterie qui tchak-poume tranquillement et le tout de se transmettre aux chœurs qui na-na-nisent sans crier gare. On rapprochera Un Château, Sweet Place ou Dinosaur de cette veine feutrée et intimiste, écrasée de chaleur, même si on la retrouve quasiment partout à bien y regarder.
¿ KIERES AGUA ?, c’est aussi du plus appuyé. Cats & Dogs, Ch’ais Pas ou Wishing, regroupés en fin de disque, haussent légèrement le tempo sans jamais déstructurer l’ensemble, rappellent de loin Electrelane période The Power Out sans être nullement un décalque puisqu’encore une fois, Rose Mercie ne ressemblent à rien d’autre qu’à elles-mêmes.
¿ KIERES AGUA ?, c’est surtout tout ça en même temps, tout le temps, dans le moindre morceau. L’indolence charmante, le passage d’une langue à l’autre, l’étrangeté partout, l’ensorcellement que lancent les voix indivisibles, le carré très resserré que constitue le groupe expliquent sans nul doute cette impression de changement, un peu comme si Charlotte Kouklia, Inès di Folco, Louann Djian et Michèle Santoyo ne faisaient plus qu’une et partageaient désormais le même cerveau, les mêmes intentions avant même qu’elles se forment et se concrétisent au bout de leurs doigts.

L’épaississement (difficile à circonscrire) évoqué plus haut semble en tout cas venir de là : « Rose Mercie prend l’avion et s’installe à La Casa Del Bosque, un lieu de résidence situé dans une forêt en banlieue de Mexico […] Dans cette maison, […] le groupe prend alors pleinement conscience de la force donnée par le lien qui unit ses membres ». D’ailleurs, elles-mêmes le disent : « Au fur et à mesure que nous avons composé les morceaux de notre nouvel album s’est dessinée l’image d’une jeune femme à la fois contemporaine et sans âge ou sans époque, une femme qui s’est barrée, qui a disparu, s’est perdue et puis s’est trouvée plus que jamais auparavant ». Voilà, Rose Mercie, c’est elle. C’est elles aussi. ¿ KIERES AGUA ? comme un disque de sororité dont personne n’est exclu, même pas les mecs et ce n’est pas si évident de réussir à capter cet élan vers, cette générosité entre les microsillons. C’est bien pour ça que l’album procure un effet bœuf : il dépasse allègrement la somme de celles qui le composent et l’enregistrent et donne à entendre une idée, des valeurs, une façon d’envisager la vie via un prisme à l’ouverture très large.
Alors ¿ KIERES AGUA ?, un acte militant ? Assurément. À détailler la pochette – toujours superbe, c’est Jelodanti tout de même – on apprend d’ailleurs que les photographies sont l’œuvre de la comédienne-performeuse-activiste féministe pro-sexe-et-photographe Romy Alizée et le graphisme et designs, de la créatrice de Ventoline (dont je ne peux que vous conseiller la lecture), Félicité Landrivon. C’est bien un objet collectif.
Avec ses textes multilingues parlant de choses très personnelles et d’engagement, sa musique célébrant les mélanges sans une once de dilution fadasse, on a peut-être bien du mal à expliquer la teneur de ¿ KIERES AGUA ? mais on sait en revanche qu’on y reviendra souvent.

leoluce





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