Mütterlein – Bring Down The Flags

Date de sortie : 30 décembre 2021 | Label : Debemur Morti Productions

D’emblée, c’est déchirant. Viscéral. Introspectif et violent. Comme le regard noir – et vide – du chien crayonné à la queue en Kaiser Blade lui-même cerné de noir. Excepté qu’ici, si tout est noir, rien n’est vide. Même en raclant l’intérieur des angles les plus aigus, dans le moindre interstice, jusqu’à la plus minuscule parcelle du plus petit fragment, on trouve Marion Leclercq. Ses élans, ses conflits, ses doutes, sa colère, sa psyché. Pourtant, on ne se sent jamais en trop, gêné.e ou pas à sa place lorsqu’on écoute Mütterlein. C’était déjà le cas pour Orphans Of The Black Sun (2016) ou le split partagé avec Limbes (il y a quelques mois) et ça l’est encore aujourd’hui avec Bring Down The Flags.
Je ne suis pas voyeur et Marion Leclercq encore moins exhibitionniste. Simplement, en scrutant ce qu’encercle son épiderme, j’ai l’impression de scruter également ce que renferme le mien. C’est qu’il n’y a aucune volonté de travestir quoi que ce soit, pas de mise à distance, pas de théorisation : ce que l’on entend, c’est ce qui se cache au plus profond de la boîte noire. La sienne, la mienne, la vôtre aussi. Pas de déformations, pas de filtres, Mütterlein est purement inchoatif et sa musique se situe au tout début, au moment et à l’endroit où tout se forme et c’est obligatoirement saisissant.
Purement instinctif, Bring Down The Flags est un poil plus direct qu’Orphans Of The Black Sun. Enfin, ce n’est certainement pas le bon mot. Disons que tout y est exacerbé : les nappes sont encore plus sombres, les moments extrêmes, encore plus jusqu’au-boutistes et les rituels, encore plus hantés. Le post-punk originel et torturé endosse des relents doom qui finissent par l’enfouir complètement, le très-très-très-dark ambient revêt de nouvelles nuances de noir et l’EBM martiale remonte à la surface : c’est froid, sombre, cathartique mais aussi paradoxalement chaud, lumineux et sensible. Sur Bring Down The Flags, la witch wave de Mütterlein gagne encore en densité et en profondeur et je ne pensais franchement pas cela soit possible étant donnée la teneur déjà fortement introspective d’Orphans Of The Black Sun.

En ouverture, The Descent joue bien son rôle en nous envoyant rejoindre immédiatement les tréfonds. Dans ce gouffre obscur, la seule balise, c’est la voix déchirée et déchirante, reconnaissable entre mille. Tout autour, la batterie imite un tir de mortier, les guitares dévissent et les nappes glacent jusqu’aux os. À ce moment-là, sans s’en être rendu.e compte, on est prêt.e pour le reste.
Le reste, c’est du sans-voix anxieux (A Mass For It), du black-indus qui gratte maladivement ses croûtes de rouille (le magnifique Mother Of Wrath), de l’écho souterrain et tellurique qui devient boue de plus en plus noire, dense, chargée (Violence And Misery, le très bien nommé), de la sorcellerie électronique (A Mess To Me) et tout ça en même temps voire bien plus sur l’ultime et dingue Requiem. Les drapeaux en berne, le ciel noir et plombé, la pluie lourde qui traverse la peau, l’EBM qui tord les neurones pour les rendre rectilignes et toujours la voix. Elle expulse, elle gronde, elle atomise les idées pour y mettre ses mots à la place.
Paru cette fois-ci chez Debemur Morti, Bring Down The Flags rejoint immédiatement son aîné parmi les disques dont on sait qu’ils nous accompagneront longtemps malgré leur substance accidentée, oppressante et douloureuse. Parce qu’ils mettent en lumière ce qui est accidenté, oppressant et douloureux dans notre propre machinerie interne et ce faisant, ne semblent parler qu’à nous.
L’artwork de Dehn Sora est saisissant, le son, capté au Diskår Loår, mixé et masterisé chez Kerwax l’est également, tout comme l’ensemble du disque. Ça agrippe au premier regard, dès la première écoute et son empreinte reste en tête bien après que le dernier souffle s’est tu.

Magistral, une nouvelle fois.

(leoluce)

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