Pigeon – Deny All Knowledge Of Complicity

Date de sortie : 11 juin 2021 | Label : Adagio830

Comme d’habitude, ça commence sur les chapeaux de roues via un Bad Visions urgent et tendu. Très punk et très vert-de-gris aussi. Très berlinois. Batterie épileptique, basse arachnéenne et guitare incisive, voix toute en scansion militante – se reporter au fascicule photocopié à l’intérieur de la pochette pour comprendre qu’ici, la forme rejoint le fond – et deux minutes qui électrisent l’encéphale en donnant envie de balancer des gros pavés dans la gueule de tous ceux qui se tiennent en face. Le post-punk de Pigeon semble de prime abord inscrit dans une époque qui n’est pas la sienne (les ’80s) mais son exaspération est néanmoins très contemporaine. Du début jusqu’à la fin, Deny All Knowledge Of Complicity se gratte les veines, exsude des tombereaux de stress et de paranoïa et reste hargneux. Ce truc-là n’a pu grandir qu’au pied d’une architecture urbaine devenue tentaculaire jusqu’à diluer les derniers îlots d’humanité. Enfin, pas complètement. Il en reste des traces et ce nouvel album de Pigeon en fait partie.
Dix titres moins foutraques que ceux de l’éponyme inaugural (et des singles, split et EP qui l’entourent), moins sales et exacerbés, moins bruitiste mais qu’on ne s’y trompe pas, ça reste joliment chaotique et le disque agit toujours comme une lame de rasoir sur la jugulaire du capitalisme conquérant. C’est aussi de plus en plus varié, oscillant entre déflagrations punk séminales, post-punk cisaillé, noise tordue et tubes certifiés. Alors bien sûr, la scansion de la voix reste un brin monolithique mais on imagine mal comment elle pourrait expulser autrement ses slogans, d’autant plus que derrière, ça emprunte pas mal de chemins détournés, parfois en levant le pied, parfois en le gardant collé au plancher.

La musique du trio a légèrement perdu en spontanéité mais a gagné en densité dans l’intervalle et elle accroche toujours autant. L’introductif Bad Visions porte bien son nom et annonce tout ce qui va suivre : toile émeri frottée à l’acide (Can’t Cope Whit It, Living Ironically), shrapnel (Narrow-Mindedness), groove tracassé (Simple, Involved, Failed, l’éponyme), ondes sombres cisaillées (Relentless, Refuse To Obey) et j’en passe.
Dans l’ensemble, ça crisse en suivant des lignes brisées mais ça reste aussi très carré. La basse caoutchoute allègrement, fait mine d’en mettre partout mais non, la batterie trépigne (et s’occupe du chant aussi), quelques claviers lancent quelques stridences et c’est la guitare qui varie le plus ses attaques, montrant les crocs, répétant les mêmes motifs dans un grand élan psychorigide ou balançant des stylets incisifs qui balafrent les morceaux. L’urgence maintenue tout du long. L’élan insurrectionnel aussi.
Deny All Knowledge Of Complicity est politique, majoritairement froid malgré son groove échaudé et tout le temps en rogne. Parfaitement capté par T-Rex (déjà croisé aux manettes chez AUS ou encore Imposition Man, dont il fait partie, entre autres) et masterisé par l’incontournable Mikey Young, les dix nouvelles bombinettes de Pigeon s’en vont rejoindre illico leurs aînées tout en se plaçant un poil plus haut.
Une magnifique tranche de hargne contrite qui rappelle qu’hier, c’était déjà aujourd’hui et le trio a beau se planquer derrière un maigre filet sur la pochette, on ne voit que lui.

(leoluce)

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