Toru

s/t

Label(s) : Pied De Biche Records, Araki, Poutrage Records, Jarane
Sortie : 09 octobre 2020

Toru est un trio qui agrafe principalement deux guitares à une batterie et leur adjoint quelques artefacts supplémentaires – effets, tournevis, bruits divers – afin d’obtenir des nuées ardentes meurtrières qui dévalent les pentes à la vitesse d’un galop de cheval affolé.
Le cheval. La grande histoire de ce premier album si l’on se réfère aux titres donnés à ces instrumentaux incandescents (Franc Du Collier, Percheron, Trotteur Orlov, ce genre) et à la pochette figurant une esquisse de Léonard De Vinci. J’avoue néanmoins ne pas être suffisamment familiarisé avec l’animal pour identifier dans la musique de Toru ce qui pourrait s’y rapporter : ça galope mais ça avance aussi parfois au trot et on sent souvent le souffle expulsé des naseaux traverser la mousse des enceintes mais pour le reste, ces six morceaux font plutôt naître des images de relief accidenté, de minéraux et de vapeur d’eau, de volcan en rogne et de lacs acides derrière mes yeux. Le locked groove final est une stridence et tout ce qui s’est passé avant renvoie au fracas et au chaos.
La matière de Toru est métamorphe et semble parfois mal dégrossie (ce n’est qu’un leurre), comme si Nicolas Brisset (batterie, percussions, déjà croisé chez ISaAC), Héloïse Francesconi (guitare, effets, noise) et Arthur Arsenne (l’autre guitare, tournevis, noise) avaient du mal à contenir ce qui sort de leurs doigts, comme s’ils étaient complètement agis par ce qu’ils jouent lorsqu’ils se retrouvent dans la même pièce.
Il y a un côté très instinctif et souvent inattendu qui fracasse la course des morceaux et leur apporte un maximum de tension, ça passe allègrement de pics en abysses et on sent le poids de mille éléphants furieux balayer le thorax. Mais il y a aussi tous ces moments de pures accalmies où tout se recroqueville, comme si le maelström se détricotait d’un coup. Dit comme ça, la musique de Toru à l’air d’être de la charpie éventrée à grands coups de tournevis, ce qu’elle n’est absolument pas (sans être non plus de la dentelle). Tout s’emboîte parfaitement au contraire et n’est pas le moindre des paradoxes : c’est instinctif certes mais c’est aussi très équilibré et maîtrisé.

Un coup d’œil à l’ossature des morceaux, à leur enchaînement, aux gros blocs disloqués qui les composent permet de s’en rendre compte. Sans les accalmies précitées, le disque ne serait qu’un gros bloc de griffes abstrait. Enlevez-lui ses multiples échardes et tout devient livide. En mélangeant les deux, Toru enferme nombre de nuances dans ses instrumentaux : ils ne sont pas mal dégrossis, simplement écorchés vifs, sensibles et montrent une grande densité (à l’instar du magnifique Ma Mie final mais, vraiment, tous sont ainsi). On décèle les courants contraires qui en constituent le moteur, les éclats de rage pure, les îlots d’introspection et au bout, la beauté qui affleure.
Sur chaque face, deux titres courts qui précèdent une plage beaucoup plus longue mais peu importe, le temps n’a pas vraiment d’importance. Si le groupe réduit ou multiplie les secondes, c’est parce que ce qu’il manipule l’exige. Aucune volonté d’esbroufe là-dedans, pas de diktats techniques, rien à montrer, tout à ressentir. Même chose du côté des armes utilisées : free, noise, noise-rock, jazz, ambient, expérimentations diverses et variées, peu importe, c’est toujours au service de l’improvisation et si elle revêt un caractère si métamorphe, c’est simplement parce que Toru peut se le permettre. Le trio joue sec, joue juste et chacun laisse suffisamment d’espace aux deux autres pour que tous participent à l’élaboration d’une musique instinctive qui accroche énormément.
D’ailleurs, peu d’indications sur la pochette, même pas le nom du groupe, juste les titres des morceaux, quelques informations techniques, des remerciements, les logos des (quatre incontournables) labels impliqués dans la sortie de l’objet et basta. Sans doute parce que les morceaux se suffisent à eux-mêmes et qu’il n’y a nul besoin d’en dire plus (pour le coup, de mon côté, c’est raté).
On s’arrêtera donc là pour replonger tête la première dans cette matière incandescente certes muette mais qui raconte beaucoup.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *