Antoine Chessex

Multiple

Label(s) : Musica Moderna
Sortie : 10 mars 2014

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Multiple dément un peu son titre, on y trouve en tout et pour tout qu’un seul musicien et son instrument. Toutefois, on a souvent l’impression d’entendre quelque chose qui se rapproche du langage intérieur, dans toute son hétéroglossie : ses voix sont légion, son altérité importante. Et comme tout langage intérieur, celui-ci ne s’arrête jamais. Depuis la naissance du disque jusqu’à sa toute fin, pas un silence mais une litanie ininterrompue et fascinante. D’abord circulaire et virevoltant, le saxophone ténor tourne en rond sans qu’à aucun moment la musique ne fasse de même, un peu plus loin, il s’aplatit tellement qu’il revêt une épaisseur à peine plus consistante que le néant mais il peut également se montrer grondant en mettant sur pieds un bourdon dense et vibrionnant. Vingt-sept minutes métamorphes et au relief changeant, vingt-sept minutes tendues qui ne perdent pas de temps tout en prenant celui de bien construire leurs mouvements. Ça passe très vite et ça mute si insidieusement qu’au moment même où l’on se dit que rien ne s’y passe, ça va justement voir ailleurs. Antoine Chessex construit patiemment ses motifs, explore les possibilités de l’espace, du souffle et de son instrument qu’il aime démultiplier, le saxophone devenant alors pluriel et donnant à entendre toutes ses voix en même temps. Pourtant jamais de cacophonie ici, ce dernier se montre en permanence étonnamment clair si l’on se réfère à ce qu’il subit chez Monno. Sur Multiple, on le reconnaît sans peine et on suit ses circonvolutions sans se demander sans cesse si c’est bien lui que l’on entend, ce qui ne rend pas la tâche forcément moins ardue.

La pièce unique peut se découper en trois trajectoires tout à la fois entremêlées et distinctes : une entame circulaire, un développement rectiligne et un drone terminal absolument rampant qui amène tranquillement le souffle jusqu’à sa totale extinction. Toutefois, à l’intérieur-même de ces trois mouvements, les lignes de saxophone empruntent une multitude de micro-bifurcations qui maintiennent bien vivante la tension qu’exhale Multiple tout du long. Abstraite mais aussi très accaparante, la pièce se déploie dans toutes les dimensions. On a tout d’abord l’impression que les différentes voix se cherchent, affolées, qu’elles tourbillonnent dans un espace délimité par des parois invisibles à la manière d’un gros insecte piégé sous un verre. Progressivement, le souffle continu se déploie en arborescence, construit un motif principal qui devient pluriel, chaque branche se répète à l’infini en variant sa vitesse en même temps qu’un drone maousse bétonne les fondations. L’ensemble donne le tournis. Et puis le bourdon disparaît, ne restent que les aigus qui finissent par se muer tous ensemble en drone incisif où, semble-t-il, du chant se cache par intermittence. À ce moment-là, la pièce est toujours virevoltante mais elle file pourtant droit devant. Plus loin, le souffle devient sirène, des plaintes déchirantes sortent des enceintes et subitement, les notes hautes s’évaporent, la composition rejoint les soubassements en explorant le bas du spectre où elle finit par s’enterrer elle-même. En multipliant ainsi les itinéraires et les saxophones, les tonalités et les textures, Antoine Chessex façonne une musique paradoxalement minimaliste et en permanence sidérante.

On est bien loin de Monno dans le traitement du son mais on retrouve pourtant dans Multiple la même intransigeance et le même goût forcené pour l’expérimentation. Une patte qui inonde cahin-caha toute la discographie d’Antoine Chessex. Ce disque-ci montre quelque chose de très extrémiste pourtant débarrassé du moindre oripeau plombé, quelque chose d’abstrait qui reste en permanence fluide. Sans accrocs ni temps morts, il raconte une histoire au long court dont on n’entend que quelques fragments mais qui reste en permanence cohérente. Une histoire qui n’appartient qu’à lui. Enfouie et discrète. Un langage intérieur qui, par le jeu du saxophone, vient habiter l’espace tout autour. C’est peu dire que l’on est bien content d’en faire partie.

Magistral.

leoluce