Bambara

Stray

Label(s) : Wharf Cat Records
Sortie : 14 février 2020

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C’est le grand retour de Bambara qui n’était toutefois pas parti depuis si longtemps via son Shadow On Everything de 2018. Et cette fois-ci, c’est encore différent. On retrouve certes toute l’imagerie habituelle – l’arrachage dark, les textes bien troussés, le sang d’encre très épais virant au noir de jais – mais expurgée du brouillard nébuleux qui faisait l’ordinaire du précédent. Stray n’est pas non plus un retour aux premiers disques, les griffes et les crocs perdurent mais leurs entailles sont aujourd’hui bien plus métaphysiques que physiques et si le disque fait mal, c’est surtout via ses textes qu’au travers de sa musique désormais plus nuancée mais aussi, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, plus directe.
Envolée la férocité frontale des débuts (qui existe néanmoins différemment), fini également le flou de Shadow On Everything, terminés les interludes mystiques et vaporeux, à la place des morceaux bien charpentés qui avancent en pleine lumière et ne se cachent plus sous la canopé calcinée. Le trio, plus que jamais, assume ses mélodies, s’appuie sur de beaux chœurs féminins (Death Croons), sur des refrains démonstratifs (Serafina), ose la trompette langoureuse (Stay Cruel) et les nappes expressives (Sing Me To The Street, Ben & Lily) sans toutefois tomber dans le bêtement vulgaire. Du coup, Bambara a beau mettre en avant nombre d’éléments proprement suspects qu’il tenait jusqu’ici à distance, Stray n’en reste pas moins un très beau disque.
C’est que l’élégance perdure, le southern rock profondément gothique du trio reste ténu même lorsqu’il en fait des tonnes et son post-punk, bien qu’un peu plus rutilant aujourd’hui, est encore tiré au cordeau. Plongeant ses racines dans les eaux saumâtres du Bayou, biberonnée à la nébuleuse Cavienne (de S. Howard à Bonney) tout en restant profondément américaine, la musique de Bambara est bien trop racée pour s’abandonner complètement et tomber dans les affres du facile. Du coup, rien ne vient heurter l’écoute et les morceaux fonctionnent à plein, allant simplement du point A au B – et des doigts du groupe à nos tripes – sans effacer leurs traces : force est de constater que cette efficacité et cette évidence nouvelles siéent plutôt bien au trio qui reste évidemment foncièrement torturé comme en attestent ses histoires de mort, de ruelles sombres et de rédemption.

On louvoie ainsi entre titres enlevés et moments plus paisibles bien que la tension perdure tout du long. Le chant de Reid Bateh y est évidemment pour beaucoup, alternant ferveur et diction patraque, il constitue l’aiguillon autour duquel tout s’articule : quand il s’emballe, le morceau fait de même et lorsqu’il semble capté au saut du lit, ça ralentit. Les apports de Drew Citron et Anina Ivry-Block (de Palberta, auteur d’un chouette Roach Goin’Down sorti lui aussi sur Wharf Cat Records en 2018) sont également déterminants et ils répondent souvent aux diatribes visqueuses de Bateh dans un va-et-vient qui renforce l’atmosphère, la rendant plus poisseuse qu’elle ne l’était déjà.
Néanmoins, tout ne repose heureusement pas que sur le chant et du côté du jeu, c’est aussi métamorphe. La guitare débite toujours ses riffs habités, la basse sort des lignes extrêmement efficaces qui délimitent le chemin, le rythme reste tribal mais il y a aussi tout le reste qui infléchit la course des morceaux (violon, claviers, trompette et bruits divers) : ça swampe pas mal, ça psychobillyse beaucoup et c’est empreint d’un vernis lugubre qui délocalise les neurones dans l’arrière-salle d’un rade quelconque sis au beau milieu de la grand-rue. Manière de dire qu’au bout de moment, Bambara à cette capacité à nous enfermer dans ses filets, dans un endroit où n’existe rien d’autre que son disque. L’expérimentation a totalement disparu, un peu comme si le groupe avait voulu faire ressortir ses traits saillants et effacer tout le reste mais plutôt qu’affadir Stray, il en résulte un regain d’imagerie glauque.
Ça donne de superbes moments à l’élégance un brin capiteuse : Stay Cruel, Serafina, Death Croons ou ce Machete final qui tirerait presque les larmes mais pour tout dire, c’est vraiment l’album dans sa globalité qui est à tomber. En faisant entrer un peu de lumière via ses effets appuyés, Bambara met en exergue toute l’ombre de sa musique, à l’instar de sa pochette où la clarté se niche au creux de la main.

Comme le précédent, Stray est indiscutablement son meilleur album.

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