Monotrophy/Zohastre/T-Shirt - Un focus sur S.K. Records

Label(s) : S.K. Records
Sortie : avril 2018

Encore une fois, on regroupe les chroniques par paquets de trois. Non pas par manque de temps (enfin, si, toujours hein, c’est un peu notre ADN) mais parce que les trois occurrences ci-dessous proviennent du même label, le lyonnais S.K. Records. Ce qui force le respect, c’est qu’en plus de toucher plusieurs segments de l’underground musical, ces trois disques sont d’indéniables réussites et qu’ils sortent tous au même moment. Évidemment, il fallait qu’on en parle.

MonotrophyMicas

Date de sortie : 18 avril 2018 | Label associé : October Tone Records

Deux titres. Pas un de plus. Avoisinant chacun les dix minutes. C’est bien peu certes mais c’est déjà beaucoup quand ils sont de cette trempe. Au menu, digressions komische sur tapis rythmique minimaliste, amoncellements en strates atteignant systématiquement l’acmé sans que l’on s’en rende bien compte. D’un côté, une guitare (Paul Verwaerde), de l’autre, une batterie (Julien Savoye) et au centre, des créatures hirsutes mais aussi très ciselées. Sur Hornblende – un titre particulièrement bien pensé pour un morceau tout à la fois faussement générique et vraiment minéral – la guitare s’emberlificote autour de la batterie puis se ramifie, quelques motifs habitant le parterre et quelques autres s’occupant de l’apex. C’est très répétitif mais la distribution des uns par rapport aux autres entraîne d’infimes variations et petit à petit, l’ensemble mute sans que l’on perçoive complètement la mutation. Le tout est soutenu par des segments de drones lancinants qui créent une dynamique oxymore : c’est vif au-dessus et plutôt calme en-dessous. À le lire comme ça, ça pourrait donner l’impression que pas grand chose ne se passe et pourtant, c’est tout l’inverse. Monotrophy se montre particulièrement tenace et ne nous lâche jamais la main. Il diffuse parcimonieusement des micro-détails qui viennent casser la répétition et maintiennent l’attention tout du long. La très mince ossature de départ se transforme petit à petit et on a l’impression de voir le squelettique écorché se recouvrir d’amas de tissu et de chair jusqu’à devenir un humanoïde particulièrement balaise. Toujours minéral, Feldpath poursuit plus ou moins la même dynamique d’accumulation. Cette fois-ci, c’est la rythmique kraut qui est mise en avant. Elle reste imperturbable et ne dévie quasi-jamais. Cette fois-ci, c’est dans les interstices que tout se passe. Les drones cosmiques dessinent des arabesques de plus en plus aérées au fur et à mesure que la batterie s’ancre dans le sol. La guitare s’enchevêtre là-dedans, se déploie puis se recroqueville. Le morceau joue avec la densité, léger → lourd → léger puis s’évapore sans crier gare. On ne s’est même pas rendu compte que dix minutes venaient de passer. Distribués sur une cassette à la jaquette particulièrement soignée (imaginée par Félicité Landrivon) et parfaitement captés par Cyril Meysson (un tiers de Noyade entre autres), ces deux titres constituant Micas (on reste dans le lexique minéral sans que l’on y trouve quoi que ce soit à redire) doivent obligatoirement appeler une suite et rappellent que Noyade justement avait lui aussi commencé par une cassette chez S.K. Records avant de se lancer dans Go Fast quelques mois après. Bref, on est déjà très accroché et on attend impatiemment la suite. Très très recommandé. Bien évidemment.

ZohastrePan And The Master Pipers

Date de sortie : 27 avril 2018 | Label associé : Zamzamrec

Changement de registre. On quitte la terre ferme et la tectonique des plaques pour quelque chose de plus galactique. Place aux amibes interstellaires et aux cristaux cosmiques de Zohastre le temps du très psychédélique Pan And The Master Pipers. Cinq titres. De plus en plus longs. De plus en plus perchés. Pourtant, ça commence très haut avec la vibration liturgique d’Odyssey que l’on croirait descendre du Tibet. Une vibration pervertie à moment donné par des banderilles électroniques qui finissent par tout vriller et tout rendre grouillant. Un très intéressant premier morceau qui pose quelque peu le décor. Zohastre est tout à la fois traditionnel et singulier, l’un de ses yeux regarde droit devant lorsque l’autre scrute le rétroviseur et le cauchemar hypermétrope engendre un très chouette album. Projet d’une Française – Héloïse Thibault (aka H) – et d’un Italien – Olmo Guadagnoli (aka Uiutna) – mêlant les explorations électroniques de l’une avec les baguettes de l’autre, le duo (qui a aussi créé son propre label Zamzamrec sur lequel sort conjointement le disque) donne systématiquement à sa musique une empreinte ritualiste. Hypnotiques, frôlant un genre de transe écorchée (Strange Starry Night) quand ils ne sont pas les quatre pieds bien dedans (Birds Oracle), les morceaux empruntent ici et là sans être tout à fait ici et encore moins là. L’amalgame psycho-kraut-électro-noise aux accointances expérimentales pouvait n’être qu’un gros pétard mouillé et il ne l’est carrément pas : Pan And The Master Pipers happe complètement et n’égare jamais. Même lorsqu’il convoque de très surprenantes cornemuses fantomatiques qu’il flingue à grands coups de pistolets laser que l’on n’attendait vraiment pas au beau milieu du très rampant et visqueux Strange Starry Night, on adhère quand même. Pourtant, c’est vraiment casse-gueule mais rien n’y fait, on reste dans le trip. Juste après débarque l’éponyme et on est encore ailleurs. Et c’est toujours singulier. Cette fois-ci, des percussions métalliques maousses déchirent l’arrière-plan alors qu’un carillon électronique occupe les devants. Les cornemuses galactiques débarquent on ne sait trop comment et tout ce petit monde s’en va rejoindre les lointaines frontières sidérales à dos de drone disloqué. C’est vraiment n’importe quoi mais c’est surtout loin de l’être. Très structurée, la mini-odyssée nous emmène loin avec elle. Et le tout de s’achever avec un Forest Forest Forest Forest Forest de toute beauté. Les nappes majestueuses s’emmitouflent autour d’une batterie pourtant très sèche et un mantra étrange gonfle loin derrière jusqu’à tout recouvrir. C’est sidérant et jusqu’au-boutiste. Sidérant parce qu’on reste coincé longtemps dans les méandres étranges du disque et jusqu’au-boutiste car Zohastre n’arrondit jamais les angles. Très très recommandé. Bien évidemment.

T-ShirtAggravator 2

Date de sortie : 20 avril 2018 | Label associé : Influenza Records

Nouveau changement de registre. Bye bye le psycho-kraut, les voyages telluriques tout autant qu’intersidéraux. Place aux ’90s et à l’indie rock dans son versant le plus noble. S.K. Records nous avait déjà fait le coup avec l’inusable éponyme dAutisti. T-Shirt s’en va frayer dans les mêmes eaux tumultueuses et racées. La musique du groupe (à géométrie très variable semble-t-il) renvoie à celle de Pinback, Superchunk, Guided By Voices et autres hérauts de la pop sauvage et conquérante sans être pour autant une pâle copie. Un vrai talent pour les compositions succinctes qui font mouche immédiatement, une efficacité qui évacue toute forme de fioriture, des mélodies qui adhèrent durablement au cortex, un triumvirat guitare-basse-batterie (sur ce disque tout du moins, depuis une autre guitare a fait son apparition et on ne trouve pas forcément les mêmes personnes derrière les instruments) très sec mais aussi très inventif : avec ces armes simples, T-Shirt élabore des bombinettes fuselées qui ne capitalisent pas sur la bête nostalgie. Hellsender, Eyetooth, Metal ou encore Triton (mais on pourrait vraiment tous les citer) s’insinuent facilement au travers des couches tendres de l’épiderme et font naître des nuées de papillons bariolés qui batifolent gaiement au creux des tripes. Ils sont tout simplement très bien écrits et portent en eux ce mélange si caractéristique d’inquiétude, de mélancolie et de ténacité, de je m’en-foutisme et de solennité qui touche en profondeur. Invariablement coincés entre un peu moins de deux minutes et un plus de quatre, les morceaux s’enchaînent sans temps morts et apportent chacun suffisamment de variation pour qu’Aggravator 2 file à la vitesse de l’éclair et qu’on puisse l’écouter plusieurs fois d’affilée sans qu’aucune forme d’ennui ne vienne affadir le hold-up parfait. Du coup, on ne s’étonne pas de le voir sortir également sur Influenza Records puisqu’on retrouve là-dedans pas mal d’accointances avec le toujours magnétique éponyme de Wonderflu : comme lui, Aggravator 2 ne s’éternise pas et multiplie les tubes comme d’autres multiplièrent les pains. Ça a l’air facile alors que ça ne l’est certainement pas. Il faut faire bien plus que singer pour que les voix tombent systématiquement juste, que les refrains mettent systématiquement dans le mille et que les guitares ne s’enlisent jamais. Alors bien sûr, on pourra arguer qu’on a déjà entendu ça maintes et maintes fois mais on s’en fout complètement, parce qu’on s’y laisse prendre comme au premier jour. T-Shirt, c’est de l’indie rock et c’est du bon. C’est bien tout ce qui compte. Très très recommandé. Bien évidemment.

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