Alber Jupiter/Sheik Anorak/Catacombe/Lèche Moi/VI!Vi!VI! - Un focus sur Araki Records

Label(s) : Araki Records
Sortie : année 2019

Des sorties nombreuses et toujours au minimum intéressantes. Bien sûr, on ne vise pas l’exhaustivité mais on espère tout de même que les quelques disques chroniqués ici vous pousseront à explorer le reste de ce catalogue de “musique d’ascenseur émotionnel” car, chez Araki Records, rien à jeter et toujours de beaux objets…

Alber JupiterWe Are Just Floating In Space

Date de sortie : 01 mai 2019

Difficile de faire plus parlant. Même si je ne connais absolument pas Alber Jupiter, le titre (qui en rappelle un autre, ladies & gentlemen) et l’artwork (superbe et élaboré par Harry Hadler) permettent néanmoins d’immédiatement circonscrire le propos. Alors oui, ces six longs morceaux emmènent les neurones flotter dans l’espace. Basse (Nicolas Terroitin) et batterie (Jonathan Sonney) tricotent une dentelle cotonneuse régulièrement déchirée par quelques coups de griffe salvateurs. On pouvait craindre une autoroute balisée, une musique molle mais ce n’est vraiment pas ce qui se produit. Porté sur la répétition forcenée des motifs (Flying Turtles), le duo n’hésite toutefois pas à aller fureter sur les bas-côtés (Fangs) et ça crée de l’inattendu, rendant le voyage intersidéral plus chaotique et donc plus intéressant. Le groove kosmische est ainsi émaillé de petits incidents qui apportent pas mal de vie à l’ensemble et rappellent que la conquête spatiale n’a jamais été un long fleuve tranquille. Il en va ainsi des onze minutes et des brouettes de l’éponyme qui vient clore le disque : la morne entame se retrouve petit à petit pervertie, gentiment saccagée par quelques zébrures acides qui grignotent le fuselage et finissent par diluer les contours du morceau rendu méconnaissable. Alors certes, rien de nouveau sous la Voie Lactée mais rien à faire, son exploration a toujours autant de gueule et trouve en Alber Jupiter un chouette esquif dont on se plaira désormais à suivre le sillage.

Sheik AnorakGBG1

Date de sortie : 28 mars 2019| Label associé : Gaffer Records

Sheik Anorak poursuit un chemin à son image. Infiniment sensible, sa musique correspond à ce qu’il vit, à ce qu’il pense et ressent. Vivante, en perpétuelle mutation bien qu’immédiatement reconnaissable, elle se construit au gré des rencontres et des aspirations. Ainsi, ces quatre titres sont dans l’exacte continuité de North Star et s’en éloignent tout autant. C’est que dans l’intervalle, il y a eu Videoiid et aussi la rencontre avec Berget, il n’est donc pas étonnant de retrouver ce dernier groupe dilué dans l’EP au même titre que d’autres bouts de Suède et de voir le tout infléchir la course de Sheik Anorak. Tendu en ouverture avec le titre-manifeste We Should All Be Feminist, joliment disloqué, GBG1 se montre ensuite très varié : indie-rock élégant et écorché sur The Last Time (où interviennent les guitares de Anna Ingvarsson et Karin Grönroos ainsi que la voix de Karin Pedersen, autrement dit le noyau dur de Berget au complet), mélancolie chevillée aux nuances gris/blanc d’un ciel de traîne percé de quelques rais de lumière sur le gracile et infiniment touchant Without You All (avec les interventions vocales déterminantes d’Anna Henriksson) et morceau plus rythmiquement prototypique via le très intéressant Platine, long instrumental de plus de huit minutes où les patterns de batterie butent contre les nappes solaires et se transforment à la toute fin en nuée d’insectes se déplaçant sur les os synthétiques. On retrouve donc sur GBG1 tout ce qui façonne la patte de Sheik Anorak (les mélodies de plus en plus lumineuses, l’exploration rythmique, cette simplicité caractéristique reposant sur un parterre très travaillé) associé à des choses toujours en devenir (l’épure en point de mire, l’électronique qui grignote du terrain). Le mouvement immobile en quelque sorte. C’est subtil. C’est Sheik Anorak.

CatacombeScintilla

Date de sortie : 07 juin 2019 | Labels associés :
Narshardaa Records, Dingleberry Records, Ragingplanet, Regulator Records, Init Records, Ikaros Records

Soyons honnête, sur les premières minutes de Scintilla, je me suis dit que j’aurais du mal à aller au bout. Le post-rock/hardcore, j’ai eu ma dose et je n’en écoute quasi-plus jamais. Toujours les mêmes constructions alternant mer d’huile et coups de grisou, les mêmes sempiternels riffs, l’impression tenace d’en avoir fait le tour et la difficulté à refréner les bâillements dès qu’un disque du genre croise mon empan auditif. Et contre toute attente, Catacombe m’a enfermé dans ses filets. Pourtant, pas la moindre once d’originalité là-derrière, des titres longs, exclusivement instrumentaux mais aussi un indéniable savoir faire (c’est leur troisième album) et surtout, beaucoup de sensibilité. En cela, je rapprocherais volontiers les Portugais – même si leurs musiques respectives sont très loin d’être gémellaires – d’Have The Moskovik (les samples en moins). Le même goût pour les mélodies inquiètes qui se fixent à l’encéphale, la même impression d’avoir face à soi un groupe qui se connaît par cœur et n’a pas peur d’exposer ses hématomes, mettant les émotions largement au-dessus de tout le reste. Le genre d’album qui rend vos idées parallèles aux siennes : élégant, bien construit, racontant beaucoup même s’il est muet et visant juste en permanence. De prime abord, tous les morceaux se ressemblent mais on comprend vite que chacun raconte sa propre histoire, ce qui fait qu’on pourrait prendre Scintilla par n’importe quel bout, il accrocherait tout de même. C’est dense et dynamique, tendu et abrasif quand il le faut, tangentiellement expérimental et ça correspond pile à sa pochette : un halo de lumière cerné par le noir.

Lèche MoiA6

Date de sortie : 06 mai 2019 | Label associé : Atypeek Music

L’autoroute du soleil ? Tu parles. Rien n’est solaire là-dedans. Sans doute ce titre a-t-il d’ailleurs une autre signification. On s’en fout un peu en fait. A6, c’est le premier album de Lèche Moi et il est magistral. Pas vraiment évident mais néanmoins magistral. Les morceaux sont de longs serpents catadioptres qui s’enroulent autour du cou et plantent leurs crocs dans la jugulaire pour inoculer leur poison lent. Ils cherchent la transe et souvent la trouvent mais c’est une transe particulière, écorchée, dans laquelle il ne fait pas très bon s’emmitoufler. Les échardes sont trop nombreuses, les circonvolutions, visqueuses et l’ensemble du disque exsude un sang d’encre torréfié par l’anxiété et la colère. En outre, il bénéficie d’une production légèrement surexposée qui en décuple l’envergure : le son, même à faible volume, exacerbe ses lignes de crête et frôle la bouillie sonore qu’il n’atteint pourtant jamais. Lasido Ladore et Mika Pusse se partagent le micro et y déversent leurs petites histoires à la Boston Teran quand ils ne chantent pas en français (Irrécupérable sur un texte de Koltès, pas le morceau le plus convaincant d’ailleurs). Derrière, les machines et les nombreux invités (dont Quentin Rollet sur l’excellent Cold Night d’ouverture) tissent une trame étrange qui délocalise le bayou au beau milieu de l’espace urbain et mettent sur pied une sorte de blues psyché et exploratoire, toujours sombre et flippé qui atteint sans doute son apogée sur les onze minutes sidérantes (et que l’on connaissait déjà via les EP précédents) de All Is All. Se baladant sur un segment qui relierait The Birthday Party au We Will Fall des Stooges version synthétique, les Parisiens tracent une voie singulière qu’ils auraient pu nommer A666.

VI!VI!VI!II

Date de sortie : 23 mai 2019 | Labels associés :
Tandori, Riot Not War, La République Des Granges, Jarane, Cheap Satanism Records, Degelite, L’étourneur, Do It Youssef !, Etienne Disqs, Quelque Part Records, Epicericords, La Loutre Par Les Cornes

Le temps a passé depuis l’inaugural 0 de 2013 (et le I de 2014). Aujourd’hui, voici venir II et même s’il conserve intacts ses traits prototypiques – l’expérimentation, le souffle kosmische, le bruit du fer contre l’acier, les chausse-trapes et la tension – VI!VI!VI! a bien changé. Pas seulement au niveau du line-up (le trio originel s’est additionné d’un Oui Mais Non à la basse et d’un batteur supplémentaire), sa musique aussi. Moins recroquevillée sur elle-même et surtout, un peu plus solaire, moins drastiquement noise. Le groupe ménage quelques aérations dans ses constructions et laisse un peu plus entrer les photons. Alors ce n’est pas moins bien ou mieux, c’est juste différent et toujours intéressant. On n’est pas loin d’un Mange Ferraille, le chant de la tôle et des outils jetant toujours de grosses œillades vers Faust mais II se montre un poil plus varié durant ces quatre longs titres géographiquement fureteurs. En ouverture, Gergovia happe immédiatement et campe un folklore auvergnat déviant au bourdon omniprésent. Plus loin, Rust Belt I met en avant ses percussions tribales. Ça frotte et ça pschitte par-dessus et la freeture se muscle au mitan du morceau, adoptant un groove très motorik sur lequel les guitares n’arrêtent pas de crisser. Le morceau correspond pile-poil à son titre et délocalise les neurones dans “la ceinture de la rouille“, au nord-est des États-Unis, quand l’industrie y était encore florissante. Plus tard, Rust Belt II semble en rythmer le déclin. D’abord chant d’usines mortes puis ondes de violence sociale. Ça avance par à-coups. Enfin vient Badelia, plus ramassé mais pas moins vibrant, psycho-kraut aux entournures et s’abandonnant à une nuée de larsens qui indiquent la fin du périple. On connait déjà la suite, VI!VI!VI! s’y acoquine à Geoff Leigh (d’Henry Cow entre autres) pour un III également accaparant. Toujours centré sur ses marottes et en recherche perpétuelle, le groupe reste un passionnant laboratoire jamais abscons.

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